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Pallen, village limitrophe de Guirsch, un inconnu peu loquace avait pris pension dans une ferme isolée.
Le logis était grand, avec plusieurs chambres libres, il avait le choix. A l'étonnement de ses hôtes, l'étranger
jeta son dévolu, non pas sur la plus claire, orientée au sud, mais sur une pièce vaste, sombre, humide, abandonnée
depuis des années. La fenêtre ouvrait sur la forêt. L'étranger, qui avait amené avec lui de vieux livres, s'y
enfermait de longues heures. On se demandait ce qu'il pouvait bien faire là, tout seul. Parfois il parlait, comme
s'il lisait à mi-voix. D'autres fois, c'était plus étrange. Il prenait le ton et le rythme d'un vieux curé chantant
les litanies. Mais les paroles n'étaient ni du latin ni de l' allemand. Et l'air qu'il chantonnait semblait résonner
dans une caverne plutôt que dans une église. Puis régnait un silence étonnant.
Wilhelm, le jeune garçon de la ferme, était à l'âge des curiosités : seize ans à peine. L'allure énigmatique de
l'étranger et ses occupations secrètes l'intriguaient. Il l'observa par le trou de la serrure et vit quelque chose
qui le stupéfia. Après avoir psalmodié une formule cabalistique, l'étrange personnage se transforma en un loup de
grande taille et sauta, par la fenêtre ouverte vers la forêt. L'escapade dura quelques heures après lesquelles on
entendit l'étranger bouger dans sa chambre. C'était l'heure du repas. Il y vint avec peu d'appétit, le visage éclairé
par un sourire sournois, qui laissait voir un peu de sang séché aux commissures des lèvres.
Wilhelm, sans rien dire à ses parents, observa attentivement les allées et venues de l'étranger, il écouta la formule
de la métamorphose, mais n'en retint que quelques mots obscurs. Il tordit un clou pour s'en faire un passe-partout,
pénétra ainsi dans la chambre pendant une des absences magiques, repéra la formule dans un grimoire ouvert. Le cœur
battant, il la psalmodia et sentit à l'instant le haut de son corps devenir pesant et toucher terre sur des bras
subitement raccourcis. Un abondant pelage avait remplacé ses vêtements, et dans sa bouche, allongée en museau, il dut
retenir un aboiement de joie sauvage. Avec une violence incroyable, il se sentait à la fois merveilleusement libre et
lié au mystère et aux odeurs parlantes de la terre et des arbres qui l'assaillaient par la fenêtre ouverte. La forêt
était un immense être vivant, une sorte de dieu qui l'appelait d'une voix muette, mais bien plus forte que celle des
hommes dont, à l'instant, le fade fumet l'écœura. En trois bonds, il était déjà hors de vue de la ferme.
Le loup-garou Wilhelm explora les buissons, débusqua trois lièvres, en croqua un seulement, car il n'avait pas encore
l'habitude. Il but l'eau glacée de la source de Pallen, où il se baigna. Ce fut une extraordinaire équipée par monts et
par vaux. Il alla même effrayer les poules du moulin à huile, dans un vallon isolé près de Bonnert. Mais comme il revenait chez lui, ivre de senteurs fortes et
d'aventures, il essuya un coup de feu du patron de la Platinerie, dont la petite usine, près de son étang, faisait grand
tapage dans le silence de la vallée.
Arrivé en vue de la maison de ses parents, Wilhelm constata avec horreur une chose terrible. Il avait su dire la formule
magique pour devenir un loup, mais il ignorait celle qui lui permettrait de reprendre son apparence humaine. Il erra un
instant sous la fenêtre par laquelle il était sorti quelques heures plus tôt, plein de la joie grisante de la métamorphose.
Mais le vieux chien de la ferme hurla à la mort et Wilhelm se sauva à toutes pattes.
Sa subite disparition fit grand bruit au village. Ses parents angoissés firent organiser, dans tous les bois des environs,
des battues qui compliquèrent beaucoup la vie du loup-garou débutant. Pendant une semaine, il ne put dormir que sur le
qui-vive. Puis les recherches se lassèrent. Mais il ne retrouva pas la tranquillité. Heureux de vivre dans le monde des
animaux, Wilhelm gardait une nostalgie de celui des hommes. Il venait les flairer, de loin humant leur odeur et écoutant
des bribes de leurs paroles dans le vent. Cela lui valut des aventures qui le menèrent plus loin qu'il ne l 'ait cru.
Parfois, il s'enhardissait. Sous les branches, il se glissait sans bruit près des paysannes de Pallen qui se reposaient
sur un tronc d'arbre, en route vers le marché d'Arlon. Quand elles l'apercevaient, elles se sauvaient en poussant des cris.
Et l'on retrouvait par terre des œufs cassés que le jeune loup-garou léchait avec de troubles délices.
Un matin, il y fut surpris par un chasseur qui tira sur lui de très près. La balle l'atteignit en pleine orbite, à côté
de l'œil. A sa grande surprise, Wilhelm se sentit à peine effleuré. La balle avait rebondi sur sa peau. Même pas sur l'os.
Il ne versa pas une goutte de sang. A peine remis de sa frayeur, il s'enfuit en éclatant de rire. Un rire triomphal qui
fusait entre ses longues dents blanches de loup. Un rire de jeune homme et non de bête.
Le chasseur fut terrorisé par cette aventure dont, d'abord, il n'osa parler à personne. Il le fit pourtant lorsque le
loup-garou, se sentant à l'épreuve des balles, s'enhardit et multiplia les tours pendables qu'il jouait aux villageois,
dévastant les poulaillers en plein jour, faisant prendre le mors aux dents aux chevaux.
Alerté, le seigneur de la région, le baron du château de Guirsch, décida de mettre fin aux exploits du loup-garou qui
semait la crainte depuis Frassem jusqu'au bout du Schweicherthal. C'était un homme instruit, le baron de Guirsch, il
avait lu des livres sur la magie. Il avait son idée sur la question. Il alla trouver le curé un soir, en grand secret.
- Mon révérend, lui dit-il, j'ai besoin de votre aide. Pour débarrasser le pays du loup-garou, je dois le tuer avec une balle d'argent bénit, car il se rit de tous les
autres projectiles. Voici un thaler de l'impératrice Marie-Thèrèse. Veuillez le bénir, il me servira pour faire la
balle qu'il me faut.
Le prêtre refusa sans hésiter :
- Je ne veux pas m'occuper de vos histoires de magie.
- Mon arme contre les entreprises du diable est le signe de la croix. Je veux bien aller exorciser votre loup, si nous
pouvons le trouver, mais je ne bénirai jamais ce qui tue.
Le baron ne se tint pas pour battu. En pleine nuit, il profita d'une fenêtre entrouverte pour pénétrer dans l'église par
la sacristie, il déposa le thaler sous la nappe de l'autel, bien au centre, là où le prêtre bénit l'hostie. Après l'office, le curé ayant béni sans le vouloir la belle pièce de monnaie, le baron la récupéra, il la fondit dans son moule à
balles.
Curieux de vérifier si ses livres de magie disaient vrai, le châtelain prit son fusil à deux coups, y plaça une balle
habituelle à gauche et le projectile d'argent bénit à droite.
Il ne tarda pas à rencontrer le loup-garou dès l'entrée du bois. On eût dit qu'ils s'étaient donnés rendez-vous.
- A nous deux, mon gaillard ! lui lança gaiement le baron.
L'animal ne s'enfuit pas mais se contenta de gambader autour du chasseur.
- Je n'avais jamais encore vu rire l'œil d'un loup, se dit le baron en épaulant calmement.
La balle de cuivre jaillit du canon gauche. Elle atteignit le loup-garou au milieu du cou et ricocha, faisant éclater le rire de l'animal enchanté.
- Jamais tu ne m'auras, baron du diable ! s'écria moqueur, le loup-garou.
- C'est ce que nous allons voir ! Loup du diable toi-même ! rétorqua le baron en visant avec la balle d'argent.
Le projectile atteignit la tempe. Dans un râle qui était celui d'un loup autant que celui d'un homme, la victime tomba
sur le sol. En se débattant, elle reprit l'apparence du jeune Wilhelm qui rendit l'âme en appelant sa mère.
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