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Extrait d'un mail échangé entre
Jacques Fernaut, auteur du site Mythes et Histoire et traducteur français des
oeuvres de l'historien Delahaye et le webmaster de ce site.
Dans son introduction, que je cite en entier,
Delahaye déclare : « C’est en France que des collègues archivistes me
fournirent l’expression consacrée qui désigne cette sorte de mythes. On
y parle de « déplacements historiques » ? Ce sont les seuls termes
adéquats, puisque l’histoire reste fondamentalement la même et qu’on se
contente d’affirmer que les faits ont été détournés de leur localisation
véritable. Le problème des mythes néerlandais est en fait d’ordre
géographique et non pas historique. »
Je vais essayer de résumer la thèse de Delahaye. Il en est d’accord,
Willibrord est né en Northumbrie en 658, il a été oblat à l’abbaye de
Ripon, il a été élève de Wilfried jusqu’à que ce dernier fût écarté,
puis alla ensuite à l’abbaye de Rathmelsigi en Irlande (678), où l’Abbé,
Egbert, suscita sa vocation missionnaire. En 690, Willibrord avec onze
compagnons gagne la Frise pour évangéliser les Frisons.
La commence la première divergence, non sur les faits mais sur leur
localisation : les bouches du Renus ne sont pas les bouches du Rhin
(Orose notamment dit très nettement que des Bouches du Renus on voit le
Kent !), l’hydronyme Renus se rencontre plusieurs fois dans nos régions,
dans certains dialectes néerlandais, il n’est même plus un hydronyme :
il a le sens de limite ou frontière (grens en néerlandais). Dans la
lettre dont je donne dans mon site un fac-similé, du chapitre où
Delahaye établit que le R(h)enus n’est quasiment jamais le Rhin dans les
textes de l’antiquité et du haut moyen âge, Georges Duby, professeur au
Collège de France, dit qu’il est « perturbant » mais « convaincant ». Il
va même jusqu’à se déclarer « prêt à revoir de fond en comble les
perspectives de la géographie historique. »
Où a donc débarqué Willibrord ? Theofried d’Echternach – on ne peut pas
le suspecter -, qui écrivit au XIIe siècle une vie de saint Willibrord
déclare : « il débarqua dans le port de Gravelines » ce qui est une
demi-sottise car ce port n’existait pas encore. Comme en Zélande, le
Greven/lingen (nom flamand de Gravelines) était un bras de mer – qui
donnerait son nom à Gravelines cf. le sceau de 1244 dans mon site -, en
l’occurrence l’estuaire de l’Aa, toujours marqué par de grands fonds, si
bien que Dunkerque y a établi son port rapide ouest (sans écluses). Le
Renus doit donc être le complexe des bouches de l’Aa, de la Hem (qui
n’était pas encore son affluent) etc. La Vie raconte qu’ayant trop vite
amené les voiles, il fut rejeté sur un banc de sable par le jusant. J’ai
trouvé douze cartes anciennes qui situent ce banc de sable en face de
Gravelines.
Je vous en joins une
– que vous pouvez utiliser à votre
convenance – qui est tirée du NIEUW NEDERLANTSCH CAERTBOECK XVII
Nederlanden anno 1616, imprimé à Amsterdam – donc pas en Flandre ! -,
pour les Jésuites, par Abraham Goos. Où est-on allé pêcher Katwijk, on
peut se le demander ! Débarquer là ou à Wissant ou à Sangatte comme tous
les missionnaires irlandais ou saxons, c'est le bon sens ! Ce n'est pas
par hasard que c'est là qu'on a creusé le Chunnel !
Là commencent donc les divergences : la Frise est à situer en Flandre
jusqu’à vers Boulogne. Trajectum (= traversée, gué) n’est pas Utrecht
mais Tournehem où une voie antique reconnue comme telle par tous, la
Leulène, appelée via sanctorum par un texte ancien parce que des
quantités de saints missionnaires y sont passés (on trouve leur nom à
tous les coins de rue !), passe la Hem à gué (toujours indiqué sur les
cartes, les grandes dalles sont toujours dans la rivière). Aefterlacum
(derrière le lac) ou toute autre forme n’est pas Echternach mais
Eperlecques qui se trouve effectivement derrière la grande dépression
inondable qui va jusqu’à Saint-Omer. Monnichove, la ferme des moines
existe toujours comme lieu-dit et la « voyette des moines » qui allait
de Tournehem à Eperlecques aussi : ce petit trajet d’une paire de
kilomètres était parfait pour y dire son bréviaire. Willibrord Abbé à
Echternach et Evêque à Utrecht, sans TGV ni hélicoptère ! Belle preuve
que l’humanité n’a pas beaucoup d’esprit critique : on sera un jour
stupéfait d’avoir gobé si longtemps cette sottise !
Les faits que vous citez ensuite ne sont pas davantage contestés, ce qui
est contesté, c’est leur localisation. Il fut apôtre des Frisons et
nommé Evêque de Trajectum (le texte emploie ce mot et pas Utrecht, ce
sont les historiens qui en ont fait à tort Utrecht), c’est-à-dire de
Tournehem, par le pape Sergius III qui lui donna le nom de Clément – il
y a toujours une chapelle Saint-Clément à Warhem - Il fut bien chassé de
son évêché par Radbod et une bande de païens en 716 et le récupéra en
719.
Le problème de sa mort. Je cite Delahaye : « Sur la foi d’un témoignage
de 728, émanant de Saint Willibrord lui-même et sur celui de Bède qui
date des environs de 731, les historiens inclinaient à avancer que le
saint était décédé dans son diocèse, c’est-à-dire, dans leur optique, à
Utrecht. Du coup une inhumation à Echternach confinait à l’absurde ! »
Delahaye prouve que Saint Willirbrord a été enterré dans son abbaye d’Eperlecques.
Il faut lire le récit de la redécouverte – près de trois siècles après :
on avait oublié !!! quand on sait l’intérêt, même financier des reliques
: c’était la base du tourisme de l’époque ! – pour conclure sans hésiter
que le corps d’Echternach est un faux grossier. Le véritable corpus est
celui d’Abbeville mais je n’ai pas la place d’expliquer pourquoi.
Alors Echternach ? Willibrord est décédé depuis longtemps. Surviennent
les invasions normandes. Les moines « côtiers » fuient avec leurs
chartes, espérant revenir un jour et s’en servir pour récupérer leurs
biens. Werethina (Fréthun au débouché du Chunnel) se réfugie à Werden
(Allemagne), Souastre (près d’Arras) à Susteren (Pays-Bas), Eperlecques
à Echternach (Luxembourg). L’abbaye d’Echternach s’appelle à bon droit
abbaye de Saint Willibrord, le Saint n’ayant pas créé un lieu mais une
communauté. Donc toutes les dévotions autour d’Echternach sont
légitimes.
Longtemps après, tout ceci étant perdu de vue, l’abbaye d’Echternach,
ayant changé plusieurs fois d’occupants, essaie d’utiliser les chartes
pour « récupérer » des biens en des lieux dont les noms ressemblent à
ceux des chartes (en Brabant, ça marche un tout petit peu – en Hollande,
bernique : il en faut davantage pour berner un Hollandais !). Puis les
historiens s’y mettent. Des textes presque tous écrits bien plus au sud
comme si l’on était resté les yeux rivés sur la Hollande (???) ou
recopiés des abbayes-mères, beaucoup d’imagination, beaucoup
d’érudition, un zeste de chauvinisme et les thèses s’empilent,
transformant de frêles conjectures en certitudes, justifiant même les
pires âneries (le grand écart Utrecht / Echternach en dépit de
l’archéologie : voyez ce que je dis de Mieke Breij).
Puis vient un certain Delahaye, doté d’une honnêteté intellectuelle en
acier inoxydable, il tire une carte, Noviomagus (Noyon et non Nimègue)
et le château de cartes s’effondre à la grande rage des docteurs juchés
dessus.
Voilà à peu près l’histoire d’un des mythes dénoncés par Delahaye.
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